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(Fr) [Critique] Beyond the Frame : dépasser le cadre, de l'autre côté des images

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L'exposition collective "Beyond the Frame" : Inhyuk Park, Seungsoo Baek K-LIZ Gallery (Séoul) : du 10 novembre - 20 décembre 2023

Comment décrire l’art contemporain coréen ? Certainement, il s’agit de le définir différemment de l’art contemporain occidental. En occident, l’art contemporain est issu d’un rejet du modernisme et du post-modernisme. Le modernisme allie l’art et l’esthétique, l’expression de soi et le formalisme, tandis que l’art contemporain refuse ostensiblement les cadres de l’art moderne et lève l’étendard du « anything goes » : tout s’en va. L’exposition Beyond the Frame (Hors Cadre en français) s’inscrit dans une autre optique. Elle a lieu à la K-LIZ Gallery (Séoul) et propose de voir comment l’art contemporain coréen s’affirme. Si le terme Frame désigne la difficile question dualiste qui a dominé l’histoire de la pensée et de l’art en occident, l’exposition coréenne explore l’origine de ce dualisme afin de le dépasser. Inhyuk Park et Seungsoo Baek sont deux artistes coréens, Beyond the Frame leur donne la parole à propos de la question du Frame.

Vue de l'exposition "Beyond the Frame" à la K-LIZ Gallery (Séoul), 2023.
Vue de l'exposition "Beyond the Frame" à la K-LIZ Gallery (Séoul), 2023.

Quand on rencontre les œuvres de Inhyuk Park pour la première fois, il est difficile d’en saisir le contenu. Le visage est peint comme invisible dans les œuvres de sa première période : il nous apparaît de façon dynamique dans des ombres colorées et une texture violente. Le spectateur peut toutefois voir ce visage uniquement s’il réussit à trouver l’angle de vue adéquat devant ces tableaux : c’est le jeu à jouer. Dans les œuvres récentes, il y a un contraste entre la douceur des couleurs et la facture des pastels à l’huile et des empreintes de doigts. Le spectateur peut donc voir émerger la force et la respiration de l’artiste depuis ce corps de l’œuvre. Le peintre superpose les couches et invite le spectateur à en déceler la profondeur. La temporalité de l’œuvre se constitue donc dans les œuvres récentes de l’artiste par le spectateur, alors que, dans ses premières pièces, la temporalité était celle de l'apparaître d’un visage. Ces différentes temporalités désignent l’effort physique de l’artiste pour s’inscrire sur une toile, mais également le temps vécu par le spectateur.

Inhyuk Park, Landscape, Acrylique et huile sur toile, 53 X 41 cm, 2023
Inhyuk Park, Landscape, Acrylique et huile sur toile, 53 X 41 cm, 2023

Park explore le « paysage ». Celui-ci n’est pas simplement de nature pittoresque mais aussi de nature invisible, une puissance qui rend possible un monde sensible. Peut-être est-ce de l’ordre du pressentiment du bourgeonnement imminent, lorsque l’on voit l’arbre nu tout au début du printemps, ou bien est-ce encore de l’ordre de l’étonnement face à la vitalité des herbes sauvages : il s’agit de ressentir la puissance de la nature. Le paysage de l'artiste est celui de la nature qu’est l’artiste lui-même, ou sa force physique : il est un autre paysage.

Alors que des philosophes décrivent la vie en termes de l’Être, de la volonté, de l’élan vital, Park y saisit la force de la nature qu’est l’énergie chaotique d’où il puise sa puissance corporelle. Le spectateur s’engage dans le mouvement de la nature à la fois objectif et subjectif devant ses œuvres qui manifestent le paysage intérieur et extérieur. Pour l’artiste, l’origine de la création artistique réside dans une Nature naturante au sens du philosophe Spinoza, et il montre, grâce à son travail artistique, la manière dont la Nature se manifeste. À travers l’apparaître de la Nature dans le paysage, il tend à dépasser le dualisme du soi et du non-soi, de la figuration et de la non-figuration, du sujet et de l’objet, de la nature et de l’artificiel.

Vue de l'exposition "Beyond the Frame" à la K-LIZ Gallery (Séoul), 2023.
Vue de l'exposition "Beyond the Frame" à la K-LIZ Gallery (Séoul), 2023.

Seungsoo Baek commence son travail artistique hic et nunc, là où il se trouve et avec les matériaux disponibles dans les rues de Paris. Il a ainsi trouvé du polystyrène et de restes de silicone utilisés initialement dans la fabrication de pièces de moulages. Il leur donne une valeur esthétique avec des actions répétitives : il brûle de la matière avec un fer à repasser ou l’applique/décolle de la toile avec un esprit artisan.

La création d’une nouvelle valeur à partir de déchets reste accidentelle et secondaire pour lui, ce qui est essentiel à l’artiste est de s’absorber dans la répétition et le désintéressement. Plutôt que le résultat produit, c’est l’acte même qui lui importe. En effet, il est primordial pour Baek d’atteindre un état de conscience dans lequel le soi existe et disparaît à la fois. C’est un état métaphysique qui ressemble à la conscience de l’enfant qui s’absorbe avec sérieux dans le jeu.

Pour Gaston Bachelard, l’imagination est une puissance de l’esprit et la force vive de la nature. La force imaginante de Baek se développe sur une facticité (Befindenlichkeit), sur son existence à l’image des matériaux qu’il a choisis. En effet, comme le flâneur décrit par le poète et critique Baudelaire et par le philosophe Benjamin, il se promène dans les rues, marche parmi la foule, et observe tout ce qui est réellement là avec un regard critique, et pour finir il y trouve quelque chose. Il y trouve des matériaux pour sa série noire (Black series), ou encore un sujet série « bloom ». (Bloom series)

Seungsoo Baek, Bloom, Relief en polystryrène et pigments sur toile, 162 X 130 cm, 2023
Seungsoo Baek, Bloom, Relief en polystryrène et pigments sur toile, 162 X 130 cm, 2023

En choisissant de travailler avec des déchets, Beak essaie de détruire la question dualiste entre ceci et cela (ou bien… ou bien), et entre soi et le non-soi. Il dit vouloir que le spectateur sache comment l’artiste a vécu. Cela ne signifie pas que la parole de l’artiste est toute puissante pour comprendre l’intention artistique. Bien plutôt, l’énergie corporelle de l’artiste est transférée au spectateur, afin que celui-ci puisse vivre un mouvement métaphysique à son tour.

Ces deux artistes coréens, Inhyuk Park et Seungsoo Baek, lancent un défi au dualisme qui domine depuis toujours l’histoire de l’art et de la philosophie en occident. L’exposition Beyond the Frame veut secouer ce cadre (frame) dualiste. L’artiste et le spectateur ne peuvent dépasser ce cadre dualiste qu’en s’efforçant de se poser la question et d’y répondre chacun à leur manière. Park et Baek nous invitent également à penser et à réfléchir par nous-mêmes. Leurs œuvres ont une valeur contemporaine parce qu’elles problématisent un « ici et maintenant » et la notion de contemporanéité elle-même. Dépasser le réel tout en s’y reposant appartient à l’art contemporain.

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